Mine de rien, en une décennie, la révolution Internet nous a métamorphosés. Entre les e-mails, les réseaux sociaux et les moteurs de recherche qui nous mènent vers des milliards de sites et autres blogs, l’Homo numericus ne sait plus où donner de la tête.

Au bureau, à la maison, dans les transports et même durant les vacances, nous surfons, chattons, jouons ou faisons nos courses en ligne face à un écran. Autour de nous, partout, des ordinateurs, du Wi-Fi, du Bluetooth, des smartphones et des tablettes au travers desquels nous nous connectons inlassablement. Près de 90 % des Français rallient ainsi quotidiennement la Toile, où ils passent en moyenne deux heures et demie par jour*.

Un engouement que certains assimilent à une catastrophe, comme l’essayiste américain Nicholas Carr, auteur de l’ouvrage « Internet rend-il bête ? » (éd. Robert Laffont). Et que d’autres, au contraire, perçoivent positivement, tel un accélérateur de prise de décision et de créativité. Vu notre manque de recul, il est difficile aujourd’hui de trancher la question.

Le fait qu’une technologie nouvelle suscite des craintes n’est pas inédit. Le téléphone, la télévision ou les trains, de la locomotive à vapeur au TGV ont eux aussi, généré en leur temps de la peur et de la défiance. Sauf que, cette fois, les doutes ne proviennent pas de vieux conservateurs rétifs à toute modernité, mais de technophiles aguerris au 2.0.

Pour démêler le vrai du faux, les chercheurs en neurosciences se sont donc emparés du sujet.

Le cerveau, un organe en constante réorganisation

Toute activité pratiquée de manière régulière a un impact sur le cerveau, constate le Pr Alain Lieury**, ancien directeur du laboratoire de psychologie expérimentale de Rennes. « Cet organe est éminemment plastique. Il se réorganise et crée de nouvelles connexions au gré des stimulations et des apprentissages auxquels il est soumis. »

Lorsqu’un enfant apprend à lire, par exemple, son cerveau se refaçonne. Les zones visuelles jusque-là exercées à la reconnaissance des objets régressent au profit de celles dédiées à la reconnaissance des lettres.

De même chez les musiciens : après des années de piano ou de violon, les zones contrôlant la motricité et l ’indépendance des doigts se développent considérablement au détriment d’autres, moins sollicitées. Cette adaptation peut s’effectuer non seulement à tout âge mais aussi très rapidement.

Les neurones, champions de l’adaptation

Des biologistes israéliens l’ont démontré à l’aide d’une petite expérience menée sur quarante-sept adultes volontaires, qui, plongés dans le noir, ont subi un programme intensif d’entraînement au braille.

Au bout de cinq jours, les images IRM de leur cerveau révélaient déjà des transformations notables : leur cortex visuel commençait à empiéter sur celui du toucher. Preuve de la malléabilité extrême de notre cerveau, qui s’exprime donc forcément aussi avec l’utilisation intensive des outils numériques.

Chez les forçats du Web, le câblage de certains réseaux de neurones semble de fait se modifier. Le cortex préfrontal – siège de la synthèse personnelle et de l’abstraction – perdrait en densité, tandis que les régions cérébrales postérieures seraient renforcées. Une évolution susceptible d’émousser à la longue les capacités de réflexion et d’analyse intellectuelle.

« Comme le cerveau est avide de nouveauté, le déluge d’informations déversé par Internet affecte également les facultés d’attention », remarque Jean-Philippe Lachaux***, directeur de recherche au laboratoire dynamique cérébrale de l’Inserm (Lyon).

En l’espace de quelques années, l’e-mail s’est par exemple imposé dans la vie professionnelle. Il est devenu le premier moyen de communication, devant le téléphone et le courrier.

« Le déferlement intempestif des messages sur l’écran représente une source de distraction à laquelle le cerveau a du mal à résister », poursuit-il. Notre concentration en prend ainsi un sacré coup.

La concentration mise à rude épreuve

Selon une étude du cabinet spécialisé en gestion de projets Sciforma, il semble impossible de travailler désormais plus de douze minutes d’affilée sans être interrompu. C’est encore pire chez les adolescents qui font leurs devoirs un oeil rivé sur leur profil Facebook ou sur leur téléphone portable : ils ne parviendraient pas à stabiliser leur attention plus de cinq minutes sur un même exercice.

Résultat : l’esprit se disperse. Raisonner, « s’accrocher » pour résoudre un problème s’avère plus ardu. De plus, à force de zapper d’une page à l’autre via les liens hypertextes, de jongler entre plusieurs fenêtres ouvertes sur le même écran, de lire des twitts ou des posts d’une centaine de signes, notre cerveau dissipé réclame dorénavant du court, du fragmenté.

Il grappille plus qu’il n’explore. Il butine plus qu’il n’approfondit. Pour nombre d’entre nous, la lecture linéaire d’un long texte devient si difficile que les éditeurs se mettent à fractionner les ouvrages en petits pavés de textes interactifs, consultables dans n’importe quel ordre, à la façon d’Internet.

Des efforts de mémorisation délaissés au profit des moteurs de recherche

Et qui dit déficit de concentration dit défaut de mémorisation, donc difficultés à terme à traiter les informations glanées et à les intégrer dans un raisonnement poussé.

« Pour mémoriser, il faut en effet du temps, révèle Jean- Philippe Lachaux. La représentation mentale doit pouvoir se stabiliser, s’enrichir afin d’être bien enregistrée. » Or, à l’ère du numérique galopant, le savoir encyclopédique cède peu à peu la place au grouillement d’idées, au savoir « en éventail ».

Pourquoi se fatiguer à se souvenir d’un poème de Baudelaire in extenso, de la classification des éléments chimiques ou du nom des capitales des pays baltes puisque ces données sont à portée de clic via les moteurs de recherche ? Et pourquoi retenir le titre et les paroles d’une chanson alors qu’on peut la retrouver grâce à l’application Shazam® en fredonnant quelques notes dans le micro de son smartphone ?

Nombre d’études ont ainsi démontré que les adeptes du Net sollicitent moins leur mémoire profonde, la mémoire dite de long terme, grâce à laquelle par exemple une des Fables de La Fontaine peut être récitée plus de trente ans après avoir été apprise par coeur.

Une expérience américaine menée à l’université Columbia de New York et publiée dans la revue Science en 2011 a de fait prouvé que les étudiants retenaient beaucoup moins une information dès lors qu’ils savent que celle-ci est disponible ad vitam aeternam. Le peu dont ils se souviennent n’est alors pas l’information en tant que telle, mais le lieu où celle-ci est stockée (fichier numérique, site Internet…).

Conclusion des chercheurs : l’ordinateur ne leur sert pas juste de béquille, mais bel et bien de mémoire externe censée suppléer la leur.

Les technologies numériques, sources de stress et d’anxiété

Chronophage et stressante. Voilà comment la majorité des salariés perçoit l’omniprésence des technologies numériques dans le monde du travail.

Certes, ces nouveaux outils permettent de partager les informations en temps réel et de prendre des décisions plus rapides. Mais, selon un sondage de l’institut BVA réalisé fin septembre 2012, l’excès d’e-mails reçus dans la journée est un facteur de stress permanent. Leur déferlement exige une réactivité pas forcément productive : 86 % des sondés traitaient les courriels immédiatement ou au plus tard dans les heures qui suivaient, souvent au détriment des vraies priorités.

Cette tyrannie de l’instant s’étend jusqu’au domicile puisque 61 % des cadres ayant accès à leur messagerie professionnelle hors du bureau la consultaient le soir, 47 % le week-end et 43 % durant les vacances. Cette impossibilité de déconnecter est source d’anxiété et dans ce cas, gare au burn-out.

Les dangers de la cyberdépendance

À force de recevoir des alertes permanentes, notre cerveau en redemande. Il guette le SMS, l’e-mail qui tardent à arriver ou tout autre stimuli numérique faisant office de récompense.

Un état de manque qui peut devenir envahissant et se traduire par une irritabilité et par un besoin de consulter son smartphone ou son ordinateur de façon tout à fait compulsive.

De l’avis de certains psychiatres, cette dépendance non pas aux contenus mais aux outils eux-mêmes est du même ordre que le tabagisme. Les personnes fragiles peuvent basculer dans l’addiction et devenir ce que l’on appelle des cyberdépendants.

Recharger ses batteries (et non celles de ses appareils)

Nos facultés d’analyse et d’apprentissage sont conditionnées par la qualité de notre sommeil.

C’est en effet durant la nuit que sont mémorisés les acquis de la journée et que s’opère un tri entre les informations essentielles et subalternes.

À l’inverse, ne pas dormir suffisamment « accroît le risque de développer une maladie chronique (diabète, hypertension…) susceptible d’altérer les fonctions cognitives », avertit le Pr Damien Léger, responsable du Centre du sommeil et de la vigilance (Hôpital Hôtel-Dieu AP-HP).

Pour conserver des neurones alertes, on éteint donc nos écrans (ordinateurs, tablettes…) au moins une heure avant de nous glisser sous la couette, car la lumière bleue qu’ils émettent maintient le cerveau en état de vigilance et retarde l’endormissement.

Oxygéner ses neurones pour éviter la surchauffe

Si la mémoire profonde est peu mise à profit, la mémoire à court terme – mémoire de travail qui gère les souvenirs immédiats – est, quant à elle, extrêmement sollicitée.

« Elle est souvent en surchauffe », précise Jean-Philippe Lachaux. Au point qu’elle arrive à saturation chez certains geeks qui passent de l’ordinateur au smartphone et ne déconnectent jamais. Les digital natives, ces moins de 30 ans qui sont quasiment nés avec une souris dans la main, vont peut-être plus vite à l’essentiel.

Mais, contrairement aux idées reçues, ils ne sont pas plus multitâches que leurs parents et grands-parents. Le cerveau peut mener deux tâches de front lorsque des automatismes se sont mis en place – comme tourner le volant tout en changeant de vitesse quand on conduit –, mais, au-delà, il perd en efficacité.

C’est pourquoi téléphoner en voiture réduit la vigilance et augmente le risque d’accident. Moins de trois pour cent d’entre nous seraient, semble-t-il, réellement multitâches. Les autres jonglent, tant bien que mal, avec des marges d’erreur et de fatigue cérébrale importantes.

Pour ne pas perdre les pédales, il faut donc « séquentialiser » les choses, « faire du monotâche très court en se concentrant sur une activité au moins pendant quelques minutes avant de passer à la suivante », conseille Jean-Philippe Lachaux. En somme, octroyer des pauses à ses méninges.Lire la suite

 

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