Auparavant chercheure associée à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) et consultante internationale basée à Paris, Barbara Ky est la directrice du Genre à la Commission de l’UEMOA. A travers ces travaux de recherche elle a pu démontrer la pertinence et la nécessité de prendre en compte le travail non rémunéré dans la comptabilité nationale et partant,  dans les politiques de développement. Une perspective intéressante pour l’amélioration des conditions de vie des femmes, premières concernées par le phénomène. Nous sommes allés à sa rencontre pour en savoir davantage.

 

Vous êtes actuellement Directrice du Genre à l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) quels sont les défis qui s’imposent à vous dans l’exercice de vos fonctions ?

La question du Genre reste quelque peu mal perçue, mal appréhendée dans la plupart de nos pays. Il faut donc œuvrer à une meilleure appropriation du concept genre que l’on ne doit pas assimiler à une question de femme. Le défi majeur est d’arriver à intégrer les préoccupations sexospécifiques dans l’ensemble des politiques sectorielles conçues d’autre part, par  l’Union et d’autre part, par les États membres. Il s’agit opérationnaliser véritablement la transversalité du genre dans les politiques publiques et dans la gouvernance.

Malgré le potentiel qu’elles peuvent avoir, les femmes  peinent à accéder à la sphère de décision.

Comment expliquez-vous que depuis sa création, ce n’est que maintenant l’UEMOA a sa première femme Commissaire en la personne de Madame Fily BOUARE SISSOKO ?

Depuis sa création en 1994,  Mme BOUARE est effectivement la première femme à  accéder au poste de Commissaire, et par conséquent responsable d’un département à la Commission de l’UEMOA. Cela illustre bien  la difficulté que les femmes ont à accéder aux postes de responsabilité pour diverses raisons. Malgré le potentiel qu’elles peuvent avoir, elles peinent à accéder à la sphère de décision.

En général, une analyse homme-femme des personnes accédant aux postes de responsabilité révèle toujours un déséquilibre au détriment des femmes. Cela est valable pour l’UEMOA et ses États membres.

Tout compte fait, je me réjouis que le Commissaire BOUARE ait pu ouvrir la marche aux femmes à un poste de si haut niveau. Et je suis encore plus heureuse que ce soit elle, parce qu’elle a un parcours exceptionnel et elle est d’un charisme non moins exceptionnel

Vous avez publié un ouvrage intitulé « Le travail non rémunéré : enjeux pour le développement », que faut-il entendre par  travail non rémunéré ?

Lorsque l’on parle de travail non rémunéré, l’idée qui émerge souvent, est que l’on veut revendiquer une rémunération  pour ce travail alors qu’il s’agit  simplement d’un vocable de  comptabilité nationale par opposition au travail de l’économie marchande. C’est parce que ce travail  ne donne pas lieu à des flux monétaires qu’il est appelé ainsi. On peut définir le travail non rémunéré comme l’ensemble des services et de certains biens que les ménages fournissent pour leur propre consommation. La question du travail non rémunéré relève de la macroéconomie dans la mesure où la problématique se pose lorsqu’il s’agit de répertorier les biens et services qui comptent dans le calcul de la production d’une nation. Par exemple, d’une femme au foyer, qu’on dit « ménagère », on dira qu’elle est sans emploi. Certes ! Cependant, certaines des tâches qu’elle exécute comme garder les enfants, entretenir la maison, faire le ménage, aller chercher du bois,  peuvent être considérées comme du travail non rémunéré.

Mais vous constatez que dans les économies des pays développés, ces mêmes services ont pénétré le marché c’est-à-dire se vendent ! Vous avez par exemple des baby Sitter pour les gardes d’enfant, des assistantes de vie pour les gardes de personnes âgées, etc… Ces services donnent lieu alors à des transactions monétaires et sont donc comptés dans le PIB. Portant dans nos sociétés, ces travaux sont accomplis quotidiennement et gratuitement (en majorité par les femmes). Pour l’économiste  il s’agit de savoir comment traiter, classifier ce travail et cette production lorsqu’il s’agit de calculer le produit des nations. Il faut savoir que certains de ses biens sont comptés en principe dans le PIB, conformément au Système de Comptabilité National des Nations Unies (SCN).

Lire aussi: Travail non rémunéré des femmes : Dr Barbara Ky analyse le phénomène dans un ouvrage

 

Pourquoi est-il nécessaire de prendre en compte le travail non rémunéré dans le développement ?

Comme vous le savez, c’est à partir de la production, que l’on élabore les agrégats macro-économiques qui servent à élaboration de la politique économique c’est-à-dire l’ensemble des interventions des administrations publiques sur l’activité économique pour atteindre des objectifs notamment la croissance, le plein-emploi, et la justice sociale. Il se trouve que l’ensemble de la production, en particulier celle non marchande, n’est pas enregistrée. Donc, se pose la question de savoir si les fondamentaux qui nous servent pour l’élaboration de la politique économique ne comportent de sérieux insuffisances ! Prennent-ils en compte toutes nos productions réelles ? Autrement, il s’agit de mieux appréhender l’ensemble de la production de la richesse, et les statistiques de la main d’œuvre étant donné la forte relation existant entre les deux variables. En effet, les enquêtes que l’on fait pour quantifier le travail non rémunéré précisent aussi les statistiques  de la main d’œuvre.

DR Barbara Ki

« Le travail non rémunéré

induit chez les femmes

une pauvreté de temps,

qui entraîne une pauvreté

des capabilités et à terme

une pauvreté monétaire »

Quel est l’impact du travail non rémunéré sur la vie des femmes ?

On constate tout simplement que le travail non rémunéré est majoritairement accompli par les femmes quand bien même les hommes en assurent aussi une partie. L’impact est qu’il freine le développement des « capabilités » des  femmes, c’est-à-dire des «libertés substantielles ». La plupart des stratégies de développement tente de prendre en compte  le Genre. Jusqu’ici,  en matière de genre, on reste sur la dimension droit de l’homme qui est une dimension qui n’arrive pas à mettre en lumière et à prendre en compte la contribution productive de la femme.

Lorsque l’on dit que la femme est pauvre, on pense tout de suite à la pauvreté monétaire. Pourtant, il y a ce qu’on appelle la pauvreté de capabilité développée par Amartya SEN (Prix Nobel d’économie 1998).  Pour ne pas aborder des développements théoriques complexes disons que la santé et de l’éducation par exemple, sont des composantes élémentaires qui compte dans le développement des capabilités. Si ces deux éléments essentiels vous font défaut, vous ne pouvez pas saisir les opportunités de développement. Si par contre vous en disposez à un niveau élevé, vous avez une certaine liberté de choix : choisir votre métier, choisir votre vie. Or, le travail non rémunéré induit chez les femmes une pauvreté de temps, qui entraîne une pauvreté des capabilités (et à terme une pauvreté monétaire). C’est pourquoi, on peut dire que le poids du travail non rémunéré freine le développement des capabilités des femmes alors que les femmes représentent un grand potentiel de développement pour l’Afrique.

A votre avis quel est le plus urgent si on veut améliorer les conditions de vie de la femme.

C’est d’abord la reconnaissance du travail non rémunéré parce que s’il est vraiment reconnu à sa juste valeur, il induira des politiques publiques plus équitables. Il y a une implication forte en matière de budgétisation sensible au genre, pour prendre en compte les besoins spécifiques des hommes et  des femmes. Par exemple, une femme qui passe 3 à 4 heures ou plus de sa journée à puiser de l’eau, à aller chercher du bois, les pouvoirs publics doivent réduire ce temps en amenant des investissements en infrastructure qui puissent réduire le temps consacré au TNR. Par ailleurs, on peut penser à des compensations en nature. Sans une reconnaissance de la contribution productive de ce travail, et du frein qu’il représente sur le développement des capabilités des femmes, aucune action ne sera entreprise. Cela est valable aussi bien pour les femmes en zone rurale qu’en zone urbaine pour lesquelles il s’agira davantage des contraintes dans la conciliation vie familiale versus vie professionnelle. Il faut d’abord reconnaitre ce travail et ensuite faire les investissements nécessaires pour le réduire.

Deux personnalités féminines qui vous inspirent le courage ?

Je pense deux dames qui ont marqué l’histoire de la discrimination raciale et de la géopolitique internationale, mais il y a aussi de nombreuses figures de Bravoure en Afrique et au Burkina Faso. Il s’agit de Rosa Louise McCauley PARK, alias Rosa PARK, qui a posé un acte fort au moment de la ségrégation raciale aux États Unis, elle a eu le courage de dire non à un homme blanc dans un bus de l’Alabama. Les implications de cet acte ont fortement contribué à dénoncer et réprouver l’inégalité et l’iniquité dans la jouissance des droits civiques aux États-Unis de la 2ème moitié du 20ème siècle.

Je pense également à Golda MEIR, Premier Ministre israélien à la fin des années 60 ! C’est d’elle que vient le surnom de dame de fer, certains même l’appelait la dame d’acier. Elle a été d’une témérité exceptionnelle.

Ces deux dames ont en commun la bravoure et la notoriété ! En tout état de cause, la bravoure n’implique pas toujours la notoriété. Le courage dont nos sœurs et mères font preuve dans les villages tous les matins en se  réveillant aux aurores et en travaillant dur pour prendre soin de leur famille mérite d’être salué.

Quel est votre mot de fin ?

Je vous remercie de votre intérêt pour les questions sexospécifiques en lien avec le développement. J’ai bon espoir que l’UEMOA pourra, en agissant sur ces lévriers, infléchir positivement les politiques publiques, pour in fine parvenir à développement durable et équitable des États membres.

Par ailleurs, je vous félicite pour la ligne éditoriale qui offre l’occasion de mieux connaitre les problématiques de développement en général, et plus particulièrement celles en lien avec les contributions des femmes. Et longue vie à Queen MAFA, votre journal !

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