« Le Burkina doit se donner les moyens directement de parler au monde », Pr Charles Moumouni

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Communiquer efficacement pour donner une bonne image à un continent ou un pays, c’est un défi actuel qui s’impose tant à l’Afrique qu’au Burkina Faso. Présent au pays des hommes intègres dans le cadre de la 11ème édition des Universités Africaine de la Communication de Ouagadougou (UACO) qui se sont déroulées du 25 au 28 novembre à Ouagadougou, le Professeur Charles Moumouni de l’Université Laval au Québec spécialiste  de la question, a accordé une interview à la rédaction de Queen Mafa. Dans cette interview exclusive, le professeur  Moumouni, insiste sur la nécessité pour l’Afrique d’avoir une politique de promotion et de protection de son image et de sa réputation.

Vous êtes au Burkina dans le cadre des UACO : dites-nous qu’est ce qui a motivé votre participation à cette rencontre ?

Cette année, j’ai été associé dès le départ pour la conception de la thématique et l’organisation scientifique des assises. J’ai été particulièrement sensible à la question de l’image et de la réputation parce que cela fait déjà une quinzaine d’années que je travaille sur cette thématique et j’alerte un peu le monde sur l’importance de l’image de l’Afrique.

Les UACO ont décidé de concentrer la 11ème édition sur cette thématique en particulier sur  l’image et la réputation de l’Afrique. Elle compte énormément dans la géopolitique mondiale. Elle compte aussi dans la façon dont le monde regarde l’Afrique, la façon dont le monde comprend l’Afrique, le monde se représente l’Afrique.

Voulez vous dire cette image de l’Afrique influe sur son développement?

Oui bien sur. Pendant longtemps, cette représentation était confiée à des médias internationaux, médias occidentaux, à des personnes qui viennent d’ailleurs, qui étudient l’Afrique et qui parlent de l’Afrique au monde. Mais ils le font dans leur propre terme, ils le font dans leur propre intérêt. Aujourd’hui l’Afrique est arrivée à un point où elle a décidé de prendre en main son destin, d’affirmer son authenticité, son intégrité et son intégralité dans tous les domaines. Et cela se voit dans le comportement de la jeune génération qui veut affranchir le continent de tous les liens qui sont en train de l’encheviller. L’image et la réputation font donc partie de ces domaines que l’Afrique veut elle-même prendre en charge.

Le Burkina Faso fait face à une crise sécuritaire sans précédent. Comment peut-il malgré ce contexte difficile soigner son image sur la scène internationale ?

Le Burkina Faso faisait partie de ces pays africains qui avaient la meilleure image en Afrique. Je me souviens dans les années 1990 et 2000, le Burkina était une référence, tout le monde parlait du Burkina Faso. Je pense que le Burkina a gagné cette réputation par sa force, par son sens de l’intégrité. Le souci sécuritaire vient brouiller les choses. Il y a eu plusieurs événements malheureux qui se sont produits et qui ont emporté la vie d’innocentes âmes devant lesquels d’ailleurs il faut s’incliner.

Mais il faut comprendre que ce qui se passe au Burkina Faso, ce sont des événements qui sont sous contrôle et qui ne viennent pas compromettre la vie dans ce pays. Actuellement, je vis à Ouaga, je circule à Ouaga, je peux témoigner de la quiétude des habitants( NDL: C’était lors de son passage du 25 au 30 novembre 2019). On n’a pas cette impression quand on est à l’étranger. Il y a des situations qu’il faut prendre en charge aussi bien à l’intérieur du pays que dans la grande ville et c’est d’ailleurs le cas pour toutes les grandes villes. Aucune ville n’est à l’abri. Les attentats se produisent à Paris, à Londres, partout dans les grandes capitales. Quand ces attentats se produisent dans ces capitales, on ne leur donne pas le sens qu’on donne au Burkina Faso.

Certes le Burkina a un souci sécuritaire mais le pays est en train de prendre ses problèmes sécuritaires en charge. J’ai suivi récemment l’appel du président à tous les citoyens qui veulent être volontaire pour protéger le pays. Je sens une mobilisation générale autour de cette question. Le burkinabè ne laisse plus la question de la sécurité dans les mains du gouvernement. Le gouvernement a la responsabilité ultime de l’assurer mais la sécurité est une affaire de tous et c’est ça que le burkinabè a compris. Tout le monde a besoin d’accompagner le Burkina Faso dans cette démarche. Il n’y a pas que le Burkina Faso, il y a le Mali aussi qui a ce souci, il y a le Niger. Ce problème ne peut être résolu que par la mobilisation générale des citoyens de l’Afrique mais aussi par l’accompagnement général de ceux qui ont l’Afrique dans leur cœur. C’est un enjeu pour l’Afrique mais c’est aussi un enjeu pour le monde entier.

Comment le Burkina peut –il soigner son image ?

Le Burkinabè le fait déjà à travers les différentes éditions des universités africaines de la communication de Ouagadougou. Le Burkina Faso montre clairement que la communication est importante. Et il va le faire par la mobilisation de ses ressources communicationnelles. Il a un système de maillage médiatique efficace à travers lequel la communication peut passer à l’interne. Sur le plan international, le Burkina a besoin de parler de plus en plus, de porter sa propre voix au monde et d’expliquer ce qui s’y passe et le Burkina doit se donner les moyens de parler au monde directement. Toutefois cela n’est pas juste une affaire du Burkina parce que pour parler au monde, il faut être fort, le Burkina ne peut pas aujourd’hui créer un média majeur qui peut se diffuser à travers le monde et qui parle au nom de l’Afrique. L’Afrique doit réfléchir et crée elle-même son propre réseau, son propre groupe médiatique qui puisse être sa voix dans le monde.

Quelle analyse faites-vous de l’utilisation des réseaux sociaux par les jeunes africains ?

Les réseaux sociaux constituent un autre élément important à la disposition de l’Afrique. Aujourd’hui à travers les réseaux sociaux, on a la possibilité de diffuser les belles images de l’Afrique.

L’internet est-il une chance ou une menace pour l’Afrique dans la guerre des images entre l’Afrique et l’occident ?

C’est une chance pour l’Afrique d’avoir internet. Elle aurait pu dépenser une forte somme pour avoir l’accès qu’elle a aujourd’hui gratuitement au monde. Il est vrai que cet accès vient avec des inconvénients parce que s’il n’est pas maîtrisé, il peut donner lieu à beaucoup de dégâts. On parle aujourd’hui des soucis sécuritaires, il y a beaucoup de facteurs qui sont nourris par cet accès démocratique si on ne contrôle pas ce que les gens disent sur internet, il y a des réseaux mafieux sur internet. Il y a beaucoup de choses qu’on peut réaliser de façon malencontreuse cette technologie. C’est pour cela que l’Afrique doit se donner une politique de l’internet en fonction de ses objectifs stratégiques mais aussi en fonction de ses objectifs communicationnels. Cette politique doit servir à l’utilisation des réseaux. Il s’agit de mettre des balises démocratiques qui vont permettre aux gens de savoir où aller, jusqu’où ils peuvent aller et jusqu’où ils ne peuvent pas aller.

Par quoi l’Afrique doit-elle commencer pour soigner son image ?

L’Afrique doit commencer par se forger une vision de ce qu’elle veut être dans le monde. En fonction de cette vision, elle se donne une politique de promotion et de protection de son image et de sa réputation. Elle doit avoir une politique de communication mondiale. Et cette politique doit être décidée au plus haut niveau du sommet africain. L’action à poser doit être une action collective. Il doit avoir une démarche de stratégie collective pour  protéger l’image globale de l’Afrique parce que c’est important pour chaque pays. Si cette image se dégrade dans un pays, ça se dégrade dans l’ensemble des pays.

Un  dernier mot?

Il faut éprouver de la fierté à l’égard de l’Afrique. L’Afrique c’est le début et la fin de l’histoire. Les jeunes doivent être fiers de ce continent qui a un avantage comparatif sur les autres. Il faut chercher à découvrir la vérité sur l’Afrique.

Marie SORGHO

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