« 2020 doit marquer un tournant décisif sur la nouvelle place que la femme occupe dans notre pays»,Salimata Nébié

317
Salimata Nébié, SG de Think Tank Burkina International
Salimata Nébié, SG de Think Tank Burkina International

Fervente militante des droits humains, Salimata Nébié/Conombo, est la secrétaire générale de Think Tank Burkina International. Dans une interview exclusive accordée à Queen Mafa, Salimata Nébié revient sur les questions d’insécurité, sa lecture de la loi quota-genre et sur son combat aux côtés des femmes. Rencontre !

Parlez nous de votre parcours ?

Mon parcours n’a pas été un long fleuve tranquille. J’ai longtemps travaillé dans un bureau de la coopération canadienne dont j’étais la chargée de programme. J’ai passé la moitié de ma vie à travailler là-bas et quand ils ont fermé, ça n’a pas été facile. J’ai essayé de me reconvertir professionnellement pour poursuivre ce que je fais. Cela est arrivé à un moment de ma vie où j’étais entre deux âges. J’étais trop vieille pour chercher du travail et trop jeune pour aller à la retraite. Ce n’était pas facile mais avec l’expérience et l’aide de mon entourage, j’ai pu me reconvertir dans ce que j’aime faire : l’engagement social, la paix et la sécurité.

Vous êtes membres de plusieurs plateformes féminines. Qu’est-ce qui vous motive à militer pour la cause de la femme ? 

Mon engagement n’est pas spécifiquement pour la cause de la femme en tant qu’être féminin mais plus du côté de l’humain. Je mets la femme en facteur de tout ce que je fais parce dans notre société, les plus vulnérables, ce sont les femmes et les enfants. Cette frange de la société a plus besoin d’égards, d’attention et de ressources pour s’élever un peu et vivre décemment dans son environnement.

« Le féminisme pur et dur ne peut pas prospérer dans notre société »

 Salimata Nébié, SG de Think Tank Burkina International
Salimata Nébié, SG de Think Tank Burkina International

 

Sally Nébié est-elle une féministe ?

Non. Je ne me décrirais pas comme une féministe parce que ce qualificatif est aujourd’hui un peu dévoyé. Je suis plutôt une fervente militante de droits humains. Je milite beaucoup pour l’équité, l’égalité des chances, le relèvement des conditions de la femme. Je ne suis pas féministe mais dans tout ce que je fais, je n’oublie pas que la partie la plus vulnérable que je vise reste les femmes et les enfants. Le féminisme pur et dur ne peut pas prospérer dans notre société. En tant que burkinabè, tout ce que je fais, je dois le faire en tenant compte du contexte socio-culturel et économique pour être sûre que cela va porter fruits. Il ne faut pas vouloir bousculer, piétiner les convenances sociales pour atteindre des buts qui ne sont même pas certain. Je préfère composé avec mon environnement.

 

Quel regard portez-vous sur la célébration du 8 Mars 2020?

Je suis un peu rassurée parce que je constate que tout le monde (les femmes, les jeunes, les autorités) a pris conscience que pour l’année 2020, cette journée doit être célébrée autrement que par le passé. Avec les autres femmes quand on se rencontre, on essaie de faire le point sur ce que la communauté internationale a fait pour les femmes et sur ce que celles-ci en ont tiré comme bénéfices. Cette année, lorsqu’on écoute les discours, tout le monde parle de la résilience des femmes face au terrorisme et à la déliquescence de la cohésion sociale. Tout le monde veut replacer les femmes au cœur des grands combats qui attendent notre pays : parvenir à la sécurité d’abord, maintenir l’unité nationale et surtout préparer un avenir pour la relève. A mon avis, 2020 doit marquer un tournant très important sur la nouvelle place que la femme va occuper dans notre pays. Le 08 Mars 2020, d’après ce que je vois, sera célébrée avec beaucoup de responsabilité, de réflexion et surtout avec une grande solidarité. Les femmes ont pris leur place dans la lutte et je pense qu’il faut les encourager à aller de l’avant.

 

« Nous voulons qu’Arbinda devienne le symbole du martyr de ces femmes qui ont perdu la vie en allant chercher de l’eau »

 

Parlez-nous du mouvement des associations féminines en hommage au femmes tuées à Arbinda le 23 décembre dernier ?

Le mouvement est parti d’une idée sur la plateforme qui s’est amplifiée et presque tout le monde a adhéré. Avant les femmes étaient des victimes collatérales de leurs actions et elles sont devenues des cibles. Ce qui est arrivé à Arbinda a été un choc terrible pour nous tous. Déjà ces femmes-là étaient des personnes déplacées. Elles vont puiser de l’eau et on les retrouve là-bas pour les massacrer. C’est terrible. Ça s’est passé, on ne peut pas revenir en arrière. Des mesures ont été prises pour davantage protéger les femmes dans les communautés. Mais qu’est ce qui a été fait pour les victimes ? On a essayé de ne pas les oublier et on fera tout pour qu’elles trouvent leurs places dans les malheurs qui nous ont frappés parce qu’elles sont des martyrs. Le projet, c’est d’avoir l’identification de chacune de ces femmes. Nous souhaitons qu’on leur fasse un hommage posthume. Ces femmes étaient des mères de famille, des épouses, des jeunes filles qui faisaient leurs parts pour maintenir un semblant de vie dans les camps de déplacés. Si tout se passe comme on l’espère, nous aurons la liste nominative de toutes ces femmes. Nous ferons les plaidoyers de sorte que Arbinda devienne le symbole du martyr de ces femmes qui ont perdu la vie en allant chercher de l’eau.

Quelle peut-être selon vous, la contribution des femmes à la lutte contre le terrorisme ?

Les femmes devraient être au cœur même de la lutte contre le terrorisme. Après la guerre civile au Rwanda, les Nations Unies ont adopté la résolution 1325 qui met les femmes au cœur de la prévention et de la résolution des conflits. Les conflits naissent dans les communautés et les femmes dans ces communautés sont des piliers. C’est d’ailleurs pour ça que le massacre d’Arbinda me fait mal. En touchant aux femmes, ils ont touché à la base même de la société. Les femmes doivent être formées, on doit renforcer davantage leurs résiliences pour qu’elles puissent devenir les vrais moteurs du changement dans les communautés. Elles doivent être à toutes les étapes de résolution des conflits.

Une loi portant fixation de quota et modalités de positionnement des candidats et candidates aux élections législatives et municipales au Burkina a été votée le 22 janvier 2020. Quelle est votre lecture de cette loi ?

J’ai une lecture assez stricte de cette loi : elle a été votée avec des insuffisances. Il y a un cadre des associations féminines en politique qui a piloté, a fait le plaidoyer et a même été entendu à l’assemblée nationale pour discuter des dispositions de la loi surtout là où elle ne permettait pas l’exercice plein de la représentation des femmes. La loi n’a pas été votée avec le dispositif de sanction de la liste zébrée au niveau des partis politiques. On est pas contentes donc on va travailler à refaire comprendre aux députés que ce n’est pas à l’avantage d’un pays de voter une loi qui exclut les femmes. Ce n’est pas une exclusion violente, mais c’est comme si on disait aux femmes qu’elles peuvent participer mais à certaines conditions. Nous allons promouvoir les candidatures féminines indépendantes pour compenser les places de choix que les femmes auraient dû avoir mais qu’elles n’auraient pas forcément parce qu’elles dépendent du bon vouloir des partis. C’est dommage que cette loi ait été votée à l’assemblée. Je pensais que les femmes députées n’allaient pas la votée. Il n’y a qu’une femme qui ne l’a pas votée et sa voix compte pour 1000 à nos yeux.

 

« Le terrorisme burkinabè, c’est de la criminalité de haut vol »

 

Que fait Think Tank en matière de  lutte contre le terrorisme ?

Think tank Burkina est un laboratoire citoyen de réflexion. On mène des études, on fait des notes analytiques et du plaidoyer pour nous impliquer davantage dans l’élaboration et l’orientation des politiques publiques que ce soit dans la gouvernance, le développement, l’environnement, la paix et la sécurité surtout.

Déjà en 2016, nous avions fait un rapport sur les violences post-électorales. On avait tiré la sonnette d’alarme sur le fait que les élections violentes peuvent contenir des gènes de terrorisme dans un pays. On a regardé le profil des violences qui ont été perpétrées après les élections et elles étaient basées sur des stigmatisations. Le Think Tank s’est engagé dans la réflexion sur ce que l’Etat peut faire, sur les mesures qui doivent être prises pour nous protéger de l’émergence du terrorisme. On a alors fait une étude sur ce qui pousse les jeunes burkinabè à être perméable au discours violent parce que le terrorisme n’est qu’un aboutissement. Avant d’arriver au terrorisme il y a des étapes.

On a essayé de comprendre la nature du terrorisme au Burkina qui est complètement différente de celle du Mali. Chez nous, ça a commencé comme du grand banditisme, ensuite, il y’ eu des amalgames, on a parlé de terrorisme, de jihadisme, etc. Le terrorisme qui sévit au Burkina est local. Ce sont des enfants du pays qui se sont convertis en bande malfaisante et on inscrit ça dans le terrorisme. Les raisons qui amènent les gens vers le terrorisme sont surtout la pauvreté, le chômage, le manque d’éducation. C’est mon opinion et ça n’engage que moi : la nature du terrorisme Burkinabè, c’est de la criminalité de haut vol. je trouve que les raisons qui poussent les gens au terrorisme au Burkina, ne sont pas d’ordres religieux mais plutôt mercantiles.  Le terroriste c’est celui qui vient qui est prêt à mourir pourvu qu’il fasse des victimes alors qu’ici ce qu’on voit, ce sont des pillages, c’est du grand banditisme. Je pense que c’est plus facile à résoudre que si on était confronté à de vrais terroristes qui seraient venus pour nous imposer leurs volontés.

Nous, au niveau du Think Tank, on produit des notes analytiques, on participe aux différentes rencontres qui nous permettent de comprendre davantage ce qui se passe. Aujourd’hui, nous avons une très bonne cartographie des acteurs de la lutte contre le terrorisme, de la prévention et de la reconstruction. Au Burkina, d’après les données que nous avons, la religion vient en dernière position comme facteur de terrorisme. Les gens s’enrôlent pour avoir le gain parce qu’ils disent qu’ils n’ont pas de travail. Et aujourd’hui, quand on prend le terrorisme burkinabè, même les femmes sont dedans. On a arrêté des femmes qui sont collaboratrices directes des terroristes. Elles font l’approvisionnement, le renseignement, etc. Du coup, c’est devenu une entreprise criminelle qui est entrain de prospérer dans notre pays surtout dans le nord qui est déjà exposé au phénomène du terrorisme régional. La question des personnes déplacées est spécifique au Burkina. Il n’y a pas de déplacés internes au Mali ou au Niger. Nous avons donc mené une étude pour comprendre ce phénomène afin de proposer des pistes pour la prévention. On a produit avec notre partenaire Think Peace Burkina, un document analytique qui contient 14 recommandations fortes destinées aux Etats membres du G5 Sahel. Ces recommandations mettent l’accent sur la contribution des communautés à la prévention de l’extrémisme violent qui est l’un des facteurs du terrorisme. Au Think Tank, nous faisons prioritairement la prévention mais nous avons des pistes de réflexions, de solutions sur ce que peut être la gestion de ces situations et la consolidation de la paix.

Entretien réalisé par :Faridah DICKO et Marie SORGHO

Publicités

Laissez votre commentaire ici !