Grossesses non désirées : silence, on avorte!

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Sexuellement actives, la plupart des jeunes filles font des rapports sexuels sans adopter aucune méthode contraceptive. Au lendemain de ces rapports, surviennent des grossesses non désirées. Du coup, pour se débarrasser de ces « charges », elles ont recours à l’avortement clandestin. Un phénomène qui fait de plus en plus de victimes dans la frange jeune. Nous avons sillonné quelques « sanctuaires de la mort » de ces adolescentes pour toucher du doigt la réalité du fléau.

Accompagnés de notre cousine en cette matinée du 18 septembre sous un soleil accablant, nous voilà embarqués dans l’un des quartiers populaires de la capitale burkinabè : Marcousis. Là-bas, nous avons rendez-vous avec une tradi-praticienne. Une fois sur les lieux, notre cousine se présentera comme étant notre copine enceinte de deux mois. Une astuce pour nous de constater de visu comment ces praticiennes s’y prennent avec les jeunes filles désirant se faire avorter.

Sur les lieux, dans une baraque au fond de ce quartier périphérique, rien ne signale que dans cet endroit, les filles enceintes y laissent leur fœtus. Une dame de teint claire à forte corpulence, la quarantaine révolue, nous reçoit dans l’enceinte de la cour. Après les salutations d’usage, elle nous indexe un banc sur lequel nous devrions patienter. « Prenez place. Après les autres filles, je vous reçois », nous dit-elle.

De l’autre côté sous un arbre, est assise une femme avoisinant la cinquantaine, la tête entre les mains, le regard fixé dans le vide. A ses côtés, une jeune fille à peine 16 ans toute frêle, l’air perdu, tient un pagne entre ses mains. Aucune communication entre elles, ne peut être entendue ou observée. « Sûrement cette fille est accompagnée de sa mère pour se faire avorter », nous nous sommes dits. Elles attendent tout comme nous aussi nous attendons.

               Ici, on avorte en toute discrétion

Après quelques instants d’attentes, deux jeunes filles sortent de l’intérieur de  la maison. L’une très anxieuse, tient un sachet noir. L’autre, l’air pressé, se dirigent vers leur motocyclette. Elles viennent de se procurer le « fameux remède avortant ».

Une fois à l’intérieur, « l’avorteuse », avec une voix douce demande à notre « copine d’un jour ». De combien de mois est-elle enceinte ? « Deux mois », répond-t-elle tout doucement. Sans chercher à savoir les motifs de notre acte, l’avorteuse lâche ceci : « Je vais vous donner des feuilles et des décoctions que vous allez écraser très bien sans rien y ajouter. Une fois que cela est fait, vous le mettez dans votre vagin. Après une ou deux  heures d’attentes, ça va tomber », lance-t-elle à notre « copine » sous notre regard médusé.

Pour Awa Sawadogo, le contexte ne sied pas pour parler de légalisation de l’avortement

15.000FCFA, c’est cette somme que nous devrions débourser pour obtenir le «fameux remède ». Sur le champ, nous nous hâtons de lui signifier que nous n’avons pas la totalité du montant demandé mais dans la soirée nous reviendrons chercher les précieuses feuilles.

C’est à ce moment précis qu’elle se précipite pour chanter les louanges de son produit. « En tout cas toutes les filles qui viennent prendre là, elles n’ont jamais été déçues. Le médicament là est bon quand tu utilises ça fait tomber tout. Depuis que je donne le médicament aux filles, personne n’est venu me dire que ça n’a pas marché. Et on le fait sans que quelqu’un le sache », raconte-t-elle avec assurance.

En sortant de la concession, juste à la porte une scène attire notre attention. Il s’agit de deux autres jeunes filles qui faisaient leur entrée dans la même concession. Elles sont venues certainement solliciter les services de l’ « avorteuse ». Visiblement, elles sont nombreuses, les filles qui traversent cette situation.

                                 Autre lieu, autre réalité

 Saaba. Localité située à quelques encablures de la capitale, est un autre endroit fréquenté par les jeunes filles. Le nom d’une clinique nous a été communiqué par une étudiante qui y réside. Accompagnés de cette dernière, nous nous sommes rendus en nous faisant passer pour des personnes étant dans le besoin.

Il est 15 heures en cet après midi du 20 septembre lorsque nous arrivions dans cette clinique qui n’a pas l’air d’en être. Aucune plaque indicative  renseignant l’existence d’un centre de santé.  A la réception, nous nous confions à la secrétaire. Cette dernière nous fait savoir que le docteur, un infirmier à la retraite est occupé pour l’heure.

Par contre, pour les modalités, elle explique que le prix varie en fonction du nombre de mois. Après quelques heures d’attente, un homme de taille moyenne, les cheveux blancs, un peu fatigué nous reçoit.

Dans ses explications, nous devrions débourser 25 000 FCFA pour pouvoir bénéficier de ses services, cela compte tenu du nombre de mois de la grossesse comme l’a précédemment expliqué la secrétaire. Rendez-vous a donc été pris pour le lendemain afin de faire « couler la grossesse ».

C’est ainsi que procèdent la plupart de ces filles dans la ville de Ouagadougou qui tombent involontairement enceintes sans même penser aux multiples conséquences liées à l’avortement.

Au Burkina Faso, les chiffres estimatifs de l’avortement font froid au dos.  Les statistiques publiées en février 2014 par l’Institut Supérieur des Sciences de la Population(I.S.S.P) de l’Université de Ouagadougou, en partenariat avec Guttmacher Institute, témoignent de la courbe évolutive de ce fléau social.

Selon le Chef de l’Unité de Recherche « Population et Santé » à l’Institut Supérieur des Sciences de la Population,  Dr Georges Guiella, au Burkina Faso en 2012, on estimait à 105 000 le nombre d’avortements. La majorité de ces cas, poursuit le Dr, ont été pratiqués dans la clandestinité et dans des conditions à risque qui mettent en danger la santé et la vie des femmes.

« La grande majorité des femmes qui ont recours à l’avortement sont d’abord les jeunes, scolarisées, habitant en zone urbaine, non mariées et qui n’ont pas encore d’enfants. Ainsi, les 15-24 ans représentent 65% (c’est-à-dire les deux tiers)  des femmes ayant eu recours à l’avortement », fait savoir l’enseignant chercheur.

En zone urbaine, explique Dr Guiella, la situation est plus inquiétante avec 44 pour 1000, contre 22 pour 1000 en milieu rural. 72% des femmes ayant avorté ont eu recours à un praticien traditionnel ou l’ont fait elles-mêmes. 43% des femmes ayant eu recours à cette pratique à risque ont eu des complications.

L’avortement, ne doit-on pas le légaliser ?

Cette question posée au Dr Awa Sawadogo de l’Association Burkinabè du Bien être Familial (ABBEF) l’a fait tressaillir.  Pour elle, le contexte ne sied pas pour le moment. « Il faut encore sensibiliser la population sur les effets néfastes et les conséquences dangereuses de l’avortement clandestin», suggère Dr Sawadogo.

Cependant, elle indique qu’au Burkina Faso, il existe bien des dispositions juridiques qui permettent à la femme enceinte d’avorter légalement. « Lorsque la femme est violée ou la santé de l’enfant ou de la mère est en danger ou encore en cas d’inceste, l’avortement légal est possible », rappelle-t-elle.

 » C’est simplement de l’hypocrisie si l’on n’a pas encore parlé de la question de la légalisation de l’avortement », Jocelyne Vokouma

Contrairement à la gynécologue Awa Sawadogo, l’anthropologue au CNRST, Jocelyne Vokouma, laisse entendre que si  l’on n’a pas encore commencé à débattre de cette question de légalisation de l’avortement, c’est simplement de l’hypocrisie.

« Elles sont nombreuses, les filles qui se cachent pour aller se faire avorter. Les filles qui meurent dans le silence, on ne peut pas les dénombrer », déplore cette féministe dans l’âme.

Et de poursuivre que même si socialement c’est une honte d’avorter, il faut nécessairement y penser.  « Les familles qui ont vécu la douloureuse expérience sont mieux placées pour en parler », lâche-t-elle.

Face à la persistance du phénomène qui, chaque jour fait des victimes, des associations à l’image du groupe de plaidoyer « Stop GND » militent pour l’accès  à une santé sexuelle des jeunes plus saine.

« L’amélioration des lois sur la santé sexuelle et reproductive notamment l’intégration de l’éducation sexuelle dans les curricula scolaires,  l’accès à la gratuité des méthodes contraceptives et la révision des lois liées à l’avortement sont entre autre les combats que nous menons pour trouver  une solution à ce fléau », confie le Coordonnateur/Plaidoyer de Médecin du monde France, Cécile Thombiano.

                                                                                                          Issa KARAMBIRI

                                                                                              Karambiri.issa@gmail.com

 

 

 

 

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