Toutes les femmes désirent réaliser leur rêve, mais les coups de la vie tendent à décourager certaines d’entre elles. Peu sont celles qui malgré les difficultés arrivent à persévérer pour atteindre leurs objectifs. Queen Mafa est allé à la rencontre de la proviseure du lycée privé Ridwane, une femme déterminée et persévérante qui après 24 ans de rupture dans les études est arrivée à obtenir son doctorat en philosophie.

  Queen Mafa : Parlez-nous de votre parcours ?  

Je suis Hadja DOUKOURE née DICKO Oumou, je suis proviseure du lycée privé Ridwane. Je suis née dans la province de Soum, d’un père administrateur civil à la retraite et d’une mère au foyer. Après mon bac A, J’ai été orientée en philosophie à l’université de Ouagadougou. Après l’obtention du DEUG, j’ai pu m’inscrire dans une université française, grâce à une bourse de l’État et avec l’aide d’un professeur expatrié. C’est ainsi que je me suis retrouvée à Strasbourg où j’ai fait la licence et la maîtrise.  Après la maîtrise je suis rentrée au Burkina pour me consacrer à la famille et à l’enseignement.

Oumou Doukouré est la troisième femme à soutenir un doctorat de philosophie à l’université de Ouagadougou

Queen Mafa : Qu’est-ce qui vous a motivé à faire une thèse après un long temps passé en dehors des études ?

J’avais un goût d’inachevé, je sentais que je n’avais pas fini. Malgré les responsabilités familiales, professionnelles, j’ai voulu poursuivre mes études et mon père, mon mari, ainsi que mes amis m’ont soutenu en ce sens. C’est seulement en 2012 que j’ai appris que l’université de Ouagadougou avait ouvert un troisième cycle et donc qu’il y avait une possibilité d’aller jusqu’au Doctorat. Pour moi, c’était l’occasion de finir ce que j’avais commencé à Strasbourg et c’est ainsi que j’ai demandé à me réinscrire à l’université de Ouagadougou. Je me suis donc inscrite en DEA , avant d’entamer la thèse. Depuis lors, j’ai travaillé à cette thèse et c’est en 2018 que j’ai fini par faire la soutenance.

Queen Mafa : Vous avez soutenu votre thèse avec pour thème : Féminisme et justice sociale chez Nancy Fraser, pourquoi le choix de ce thème ?

J’ai choisi ce thème parce que la problématique de la femme dans la philosophie m’intéressait. C’est en DEA que j’ai fait la connaissance de cette philosophe Nancy Fraser. J’ai vu qu’elle était soucieuse des femmes et cherchait à appréhender toutes les formes d’injustice. J’ai lu son parcours, et j’ai cherché à savoir qui elle était.  Pour elle, le féminisme doit s’attaquer à la condition sociale de toutes les femmes.  Bien que juive, elle a défendu en quelque sorte la liberté des jeunes filles musulmanes à porter leurs voiles à l’école et cela m’avait touché. Depuis qu’elle était jeune étudiante, elle était dans les rues pour manifester, pour dire qu’elle était contre les discriminations faites aux noirs dans les bus, dans les restaurants, dans les salons de coiffure et cet aspect m’avait aussi marqué. Il fallait davantage creuser et c’est pour cette raison que j’ai choisi de travailler sur elle et donc sur ce thème qui est féminisme et justice sociale dans sa philosophie.

Oumou Doukouré est la troisième femme à soutenir un doctorat de philosophie à l’université de Ouagadougou

Queen Mafa :  y a-t-il un mouvement féministe au Burkina ?  

 

Dans le cadre de mes recherches je n’ai pas trouvé un mouvement féministe clairement formé au Burkina.  Par contre, il y a des mouvements féminins c’est-à-dire, des organisations qui travaillent au bien-être de la femme. En faisant des recherches dans ce sens, j’ai vu que Monique Ilboudo écrivaine féministe, défend le droit de l’homme en général et de la femme en particulier. Elle a dit qu’au Burkina, il n’y a pas de mouvement féministe clairement constitué.  Par contre il y a des actions féministes qui se posent au sein des organismes non gouvernementaux ou des organisations de femmes qui peuvent être qualifiés de féministe mais qui ne sont pas tous structurés comme des mouvements féministes à l’exemple de l’occident.

« Ce que nous expérimentons n’est pas la justice en tant que telle mais l’injustice, et c’est à travers elle que nous forgeons notre idée de justice »

 

 

 

Queen Mafa : Qu’est-ce que la justice sociale et qu’est ce qu’elle inclut ?

 De façon générale, la justice est la vertu qui respecte à la fois l’égalité et la légalité. La justice sociale est dès lors, l’application de cette justice à l’ensemble de la société.  Avant d’être un homme, avant d’être une femme, on est avant tout des êtres humains. La question de la justice sociale telle que l’appréhende Nancy Fraser montre que ce que nous expérimentons n’est pas la justice en tant que telle mais l’injustice, et c’est à travers elle que nous forgeons notre idée de justice.  Pour elle, la justice sociale inclut trois principes fondamentaux que sont la juste redistribution des ressources, la reconnaissance culturelle ou symbolique de l’égale valeur des êtres humains et de leur égale dignité et la représentation qui est l’approche politique par excellence de l’accès à l’espace public. Le principe de parité de participation devra en constituer le pivot normatif.

  Queen Mafa :  Que comptez-vous faire après cette thèse ? Quels sont vos projets ?

 

Après cette thèse, je continue mes activités de recherche puisque je suis déjà membre du laboratoire de philosophie de l’université de Ouagadougou.  Je suis souvent invitée à l’Institut de recherche et de développement pour faire des contributions notamment chaque 8mars.  Je rédige également des articles, publiés dans des revues. Par exemple en 2016, j’ai écrit un article dans l’ouvrage collectif consacré à la pensée de Joseph KI ZERBO intitulé : De la cause des femmes dans la pensée de Joseph KI ZERBO.  S’il y a d’autres perspectives qui s’ouvrent à moi, je ne verrai pas d’inconvénient à les étudier.  Je m’occupe en ce moment du lycée privé Ridwane, un établissement d’enseignement secondaire général, l’éducation étant mon domaine de prédilection.

 

  Queen Mafa :  Quels conseils donneriez-vous à une femme qui aspire occuper un poste de haute responsabilité mais qui est confronté à des pesanteurs socio- culturelles ?

 Pour aller en politique il faut s’armer d’un bagage intellectuel pertinent.  Il ne faut pas y aller entre griffe, les bras vides parce que vous pouvez être confronté à des situations que vous ne pourrez pas affronter. Il faut être courageux parce que malheureusement nous connaissons la place qui est réservée à la femme dans la sphère politique en Afrique. Les mentalités évoluent lentement et il faut travailler à les faire progresser. Pour ce qui concerne les pesanteurs socio-culturelles, on ne peut pas en venir à bout par exemple par un décret institutionnel. Il faut que les hommes et les femmes politiques s’engagent à la sensibilisation pour changer la donne.

 Je dis merci à Queen Mafa d’avoir pensé à parler de cette thèse qui n’a pas été facile à réaliser. A ce niveau, je remercie mon directeur de recherche, le professeur Cyrille Koné, et tous ceux qui ont contribué d’une manière ou d’une autre à sa mise en œuvre. Ce travail est une invite à mes sœurs pour poursuivre ou achever leurs études car la cinquantaine n’est pas un âge fatal pour ce type d’entreprise. Tout est possible quand la volonté et le courage se conjuguent au présent.

                                                                                                       Marie Sorgho

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