Les résultats des travaux de recherches sur la participation des femmes à la vie politique au Burkina 1957-2009 (ROUAMBA, 2011) ont, entre autres, identifié globalement quatre grandes périodes dans l’évolution du comportement politique des femmes au Burkina Faso.

La première période est celle de l’indépendance à la Révolution (1960-1983). Elle peut être considérée comme une période d’initiation. La deuxième, la période révolutionnaire (1983-1987), a été celle de l’éveil des consciences et de décollage. La troisième, de 1987 à 1995, a été une période de participation-observation. Enfin, la quatrième période, celle de la revendication en faveur de la participation féminine s’amorce en 1995 et prend son véritable envol à partir 2006-2007, cela jusqu’en octobre 2014, date de l’avènement de l’insurrection populaire.

Tout le long de ce parcours, on constate que nombre de femmes burkinabè sont parvenues à briser des barrières et à entrer dans le bastion politique qui est considéré comme un « saint des saints » masculin.
Cet article se propose d’analyser et de porter à la connaissance du grand public, les grands moments et quelques faits de la lutte des femmes au Burkina Faso, notamment leurs discours et leurs pratiques.

Les discours et les pratiques de la lutte des femmes au Burkina Faso

En considérant la période coloniale qui a été une période de tutelle et la période post insurrectionnelle qui peut être qualifiée de période de libération de la parole des femmes, nous avons au total six moments forts dans la lutte des femmes au Burkina Faso.
Quelle est l’évolution des discours et des pratiques des femmes à chacun de ces moments ?

La période coloniale

La revue de la littérature sur le mouvement associatif au Burkina Faso d’une manière générale, révèle que dans la société traditionnelle, il y avait des formes de regroupement non permanentes, qui sont des formes d’entraide (ROUAMBA, 1990). Des hommes et des femmes, ou des femmes entre elles, se regroupent pour réaliser diverses activités. Les formes de regroupement permanentes (associations) sont surtout nées dans la période coloniale. Dans ce sens, le Groupe de Recherches sur les initiatives Locales (GRIL, 2008 : 15) affirme que « l’histoire du mouvement féministe burkinabè coïncide avec celle des organisations de la société civile qui luttaient pour l’accession à l’indépendance nationale » , un moment où les structures syndicales comptaient des femmes diplômées des années 50. Les femmes ont, en effet, milité très tôt dans les partis politiques. On peut citer l’exemple de Macoucou Célestine Ouezzin-Coulibaly-Traoré qui a participé à la marche des militantes ivoiriennes du PDCI-RDA sur la prison de Grand Bassam en 1949 pour faire libérer les hiérarques de leur parti (TIENDRÉBÉOGO-KABORET, 2010).

Mais les principaux thèmes de ces revendications syndicales étaient « l’opposition à l’arbitraire administratif [colonial], l’insuffisante représentation des Africains dans les appareils institutionnels, l’exploitation de la main d’œuvre par les ²trusts². » (BANCEL, 2002 : 29) . La cause des femmes a été surtout portée par le colon. Sœur Marie-André du Sacré-Cœur (1939 : 221), par exemple, souligne que l’Eglise catholique a usé « de son influence pour faire reconnaître par le pouvoir civil, la liberté et la dignité de la femme. » Le décret Mandel adopté le 15 juin 1939, par exemple, a tenté de mettre fin aux mariages précoces et forcés des jeunes filles.

Cette période de la colonisation a été une période de tutelle. Les femmes et l’opinion publique en général étaient sensibilisées, notamment par l’Eglise catholique, sur des inégalités et des violences dont étaient victimes les femmes. Monique Ilboudo (2006 : 80) note que « sœur André-Marie du Sacré-Cœur fut certainement la principale avocate des femmes africaines ». Sans affirmer que tout ce que l’Eglise catholique a apporté a été positif pour les femmes, c’est dans cette période coloniale que les Burkinabè (à l’exception de la société touareg ), alors appelés indigènes, découvriront pour la première fois des idées nouvelles par rapport aux femmes, telles la loi de la monogamie, l’interdiction du mariage forcé, la reconnaissance de la liberté morale et la responsabilité civile aux femmes, l’indissolubilité conjugale, etc.

De l’indépendance (1960) à la veille de la révolution (1983)

Au début de l’indépendance, la mise en place de structures féminines a été timide avant de connaître une légère augmentation à partir des années 1970. La première association féminine nationale, l’Amitié Africaine est née en1958 à Ouagadougou sous l’impulsion de l’Église catholique, plus précisément des sœurs blanches. Et c’est seulement onze ans après, soit en 1969 que naissent deux autres associations, l’Association des Femmes Voltaïques (AFV) et l’Entraide Féminine par scission de l’Amitié Africaine en raison de querelles intestines. Suivra en 1974, l’Association des Veuves et des Orphelins devenue Association des Veuves et Orphelins du Burkina (AVOB)) qui a, aujourd’hui un statut d’ONG et dont la présidente fondatrice Lucie Traoré-kaboré reste une icône de la lutte des femmes. (TIENDRÉBÉOGO-KABORET, 2010). Plusieurs autres structures féminines naîtront par la suite.

Il convient de noter que deux faits ont, entre autres, favorisé une légère augmentation du nombre des organisations féminines à partir de 1970. Le premier est lié au fait que, dans le cadre de la modernisation de l’agriculture, l’État avait besoin d’interlocuteurs organisés pour les différentes interventions. Le deuxième fait est la célébration de l’année internationale de la femme en 1975 dont l’objectif a été de promouvoir les droits des femmes.

Cette deuxième phase a été marquée par un évènement politique important, le soulèvement populaire du 3 janvier 1966 qui a chassé du pouvoir le premier Président de la République Maurice Yaméogo. Ce jour-là, madame Jacqueline Ki-Zerbo-Coulibaly, alors directrice du Cours normal des jeunes filles, aidées par les élèves et d’autres femmes ont marché pour demander le départ du président ; elles ont ainsi joué un rôle important dans cet évènement (KERE, 2003).

Dans cette deuxième phase, les plateformes revendicatives étaient surtout axées sur l’accès des femmes et des filles à l’éducation, aux soins de santé, à l’obtention d’un code de la famille, la dénonciation des mutilations génitales féminines (à partir des années 1975). Les moyens utilisés étaient des causeries, conférences-débats avec les femmes, des émissions radio, la création de sections « animations féminines » rattachées aux Organismes Régionaux de Développement (ORD) d’alors, l’alphabétisation des femmes, l’éducation sexuelle des filles, l’organisation de façon annuelle de manifestations appelées « semaine de la femme voltaïque » où entre autres activités, des films étaient projetés, etc. (TIENDREBEOGO-KABORET,2010). C’était une période d’initiation. Il n’y avait pas de remise en question de l’ordre social. Ce qui ne sera pas le cas pour la période suivante.

La période révolutionnaire (1983-1987)

C’est sous le gouvernement du Conseil National de la Révolution (CNR), à partir d’août 1983, que le mouvement associatif féminin a connu un fort développement parce le CNR a fait de l’émancipation des femmes une priorité. A l’occasion du discours d’orientation politique prononcé le 2 octobre 1983, le Président Thomas Sankara a souligné que le fondement de la domination des femmes par les hommes se trouve dans le système d’organisation de la vie publique et économique de la société et que, par conséquent, la « révolution, en changeant l’ordre social qui opprime la femme, crée les conditions pour son émancipation véritable. » (Sankara, [1983] 2007 : 110).

Le pouvoir révolutionnaire a favorisé la création dans chaque village, d’un groupement masculin et d’un groupement féminin, soit plus de 8000 groupements féminins correspondant au nombre de villages. Et comme le font observer DIAGNE et PESCHE (1995 : 13), au-delà « de leurs multiples activités, la finalité réelle de la plupart [des] groupements féminins [est] d’obtenir leur reconnaissance sociale, en tant que femmes dans une société villageoise dominée par les hommes ».

Les femmes ont également milité dans les Comités de Défense de la Révolution (CDR) qui ont été mis en place dans les villages, les quartiers, les services ainsi que dans les différentes sections de l’Union des Femmes du Burkina (UFB).

Les plateformes revendicatives étaient clairement politiques. Elles dénonçaient et remettaient en cause le statut inférieur accordé aux femmes dans les différentes sociétés burkinabè et revendiquaient, en conséquence, leur pleine participation dans tous les domaines de la vie publique et les sphères décisionnelles. La révolution a, ainsi, accueilli des femmes dans des domaines traditionnellement masculins (armée, police, transport public, construction etc.), promu des femmes à des postes de responsabilité clés, sans tenir compte de leur statut matrimonial (Ministre du budget, de la justice, Haut-commissaire, etc.).
La période révolutionnaire peut être considérée comme celle d’éveil de conscience et de décollage. C’est pendant cette période que le pourcentage des femmes au gouvernement a atteint pour la première fois, en 1986, 20%, soit 05femmes sur 25 ministres.

Plusieurs autres victoires ont été conquises : Réforme Agraire et foncière (RAF) qui a garanti aux femmes le droit d’accès et de propriété des terres ; création des bases pour l’élaboration et l’adoption d’un code des personnes et de la famille ; institution de la journée chômée et payée à l’occasion du 8 mars, journée de la femme, etc. La Révolution a assurément bâti les fondations de nombreux acquis des femmes au Burkina Faso. La grande majorité des femmes leaders et politiques ont émergé à partir de la période révolutionnaire.

De 1987 à 1995 et 1995 à 2014 ou l’ère Compaoré

Le quatrième et le cinquième moments constituent l’ère Compaoré. Elle a débuté par un régime d’exception (1987-1991) avant que l’État de droit ne soit restauré en 1991 par l’adoption d’une nouvelle Constitution. Dans le souci de construire une démocratie avec l’implication de tous et de toutes à la gestion des affaires du pays, les citoyens et les citoyennes ont été encouragé•e•s à s’engager en politique. Les femmes participeront et observeront le processus avant de revendiquer leur pleine participation à la vie politique à partir de 1995. L’ère Compaoré a été d’abord, une période de participation-observation à la vie politique, puis de revendication. De nombreux partis politiques verront le jour dont l’Union des Sociaux Démocrates du Burkina (UDS) fondé par Juliette Bonkoungou-Yaméogo en 1990 et le Parti pour la Convergence et des Libertés individuelles fondé par Marlène Zébango-Kiello en 1991. Deborah Nazi Boni, elle, a tenté une candidature à la présidentielle en 1998.

Pendant cette période, des gains juridiques majeurs ont été obtenus tels l’adoption du code des personnes et de la famille entré en vigueur le 04 août 1989, de la Politique Nationale Genre (PNG) en 2009, de la loi portant fixation d’un quota de 30% au profit de l’un et de l’autre sexe aux élections législatives et municipales adoptée le 16 avril 2009 après un long processus de plaidoyer et de lobbying entamé depuis 2000.

Globalement, les plateformes revendicatives sont restées multiformes (accès des femmes à l’éducation, au crédit, arrêt des mutilations génitales féminines, etc.) avec une volonté affichée de participer largement au pouvoir politique, surtout à partir de 2005-2006.

Depuis octobre 2014 (veille de l’insurrection populaire à nos jours)

Depuis 2014, à la veille de l’insurrection populaire, sous le Conseil National de Transition (octobre 2014 – décembre 2015) et sous la poursuite de la quatrième République (depuis décembre 2015), on peut parler d’une période d’occupation de l’espace publique et de libération de la parole des femmes. Les femmes ont, par exemple marché le 24 octobre 2014 avec des spatules pour protester contre la révision de l’article 37 de la Constitution qui limitait le nombre de mandats du Président de la République à deux. La spatule est dotée d’une symbolique grave et sa sortie dans la rue est un signe d’avertissement traduisant une situation privée ou sociale grave. Cette marche des femmes a été un terreau fertile pour les autres manifestations qui ont contraint le Président Compaoré à la fuite le 31 octobre 2014, soit quatre (04) jours après la marche des femmes.

Les femmes occupent, à présent, l’espace publique. Elles revendiquent et prennent leur place dans la gestion des affaires du pays : deux femmes politiques, Saran Seré-Seremé et Françoise Toé étaient en lice pour les élections présidentielles du 29 novembre 2015. La libération de leur parole se traduit par les nombreuses conférences publiques qu’elles donnent ainsi que les débats télévisés et radiophoniques auxquels elles prennent part pour revendiquer leurs droits, dénoncer et condamner certains faits. Par exemple, plusieurs organisations de femmes (Conseil des Femmes du Burkina, Marche Mondiale des Femmes du Burkina Faso, Association yamwekre, Association d’Appui et d’Eveil Pugsada, Coalition Burkinabè des droits de la femme) ont fait une déclaration pour condamner le coup d’État perpétré par le Général Gilbert Diendéré le 16 septembre 2015 (CFB et al, 2015). Le Conseil des Femmes du Burkina, organisation féminine mise en place en 2014 et qui a pour mission de veiller, d’alerter et d’agir pour toute question concernant les femmes, les filles et la vie de la cité, a , pour sa part, tenu plusieurs conférences de presses (31 juillet 2015, 26 et 29 janvier 2016) pour dénoncer la non application de la loi sur les quotas. Lire la suite