15 octobre 1987, 15 octobre 2017, trente ans de soif de justice, trente ans de rétention de souffle, trente ans d’épreuves et de recherche de vérité sur l’assassinat du père la révolution Thomas Sankara. C’est encore un triste rappel pour sa famille. Blandine Sankara, sœur cadette de Thomas Sankara revit ces moments pénibles et inoubliables avec grand émoi dans cette interview.

Thomas, c’est ainsi qu’elle a appelé son défunt frère tout au long de cet échange.

Queen Mafa : 30 ans après la disparition du Président Thomas Sankara, comment la famille Sankara se sent-elle ?

Blandine Sankara : Dans ces moments de souvenirs douloureux, nos pensées vont aussi aux familles des camarades d’infortune de Thomas tombés avec lui le 15 octobre 1987. Nos souvenirs également envers les martyrs de 30 et 31 octobre 2014 et aussi aux familles des martyrs du coup d’État. Porter le deuil, porter le fardeau aujourd’hui de l’héritage de Thomas n’est pas chose facile. Il ne l’était pas et ne l’est toujours pas. Cela exigeait de la famille beaucoup de retenue, beaucoup de subtilité, de don de soi, et surtout beaucoup de privation. Parfois, on faisait face à des regards inquisiteurs, moqueurs même, souvent frustrants. On a subi des humiliations depuis la mort de Thomas. Mais, le plus important c’était la compassion, le soutien moral de certaines personnes qu’on recevait et qu’on continue d’ailleurs de recevoir. On a vécu tout cela pendant trente ans, ce qui fait qu’après tout ce temps, vous avez le sentiment de suivre un film avec plusieurs épisodes. Mais aujourd’hui, on peut dire qu’avec le recul, on a le sentiment d’avoir d’une certaine manière, contribué à faire traverser l’héritage de Thomas dans le temps pour faire la jonction avec la jeunesse d’aujourd’hui et dont il a tant parlé. Cette jeunesse a récupéré l’héritage de Thomas pour en faire sienne. C’est une conscience collective d’une jeunesse africaine, mais aussi de tous les peuples en lutte. Et en cela, la famille ne peut que se sentir soulagée du fardeau que nous portons depuis trente ans et qu’on continue de porter parce qu’il y a des gens aujourd’hui qui portent ce fardeau avec la famille. Avec le dernier soulèvement du peuple, on s’est senti aussi soulagé et comme une prise en charge du fardeau par d’autres personnes notamment la frange jeune. Pour nous, il y a un motif de satisfaction avec tout cela même si tout n’est pas terminé.

Que pensez-vous des conclusions des expertises sur les restes du corps de Thomas Sankara ?

C’est une question d’ordre technique. Nous nous sommes référés à un collectif d’avocats et c’est lui qui gère le dossier en justice. Nous lui faisons confiance parce qu’il s’agit d’éléments d’ordre technique mais ce qui est sûr, évident est que la famille est dans l’attente de la vérité, de la lumière, de l’issue salvatrice qui permettra à la veuve, à ses enfants et à toute la famille de consommer le deuil ; même si on salue le travail abattu par le collectif d’avocats. Nous le remercions d’ailleurs pour le travail fait depuis toutes ces années. Les avocats ont marqué leur disponibilité à accompagner le dossier pour la manifestation de la vérité. Mais l’attente est toujours là pour arriver comme je le dis à consommer ce deuil qui n’est d’ailleurs pas fait jusqu’aujourd’hui parce que ni les funérailles, ni les rites coutumiers ne sont faits. Quant à la contre-expertise par rapport au test d’ADN, nous sommes des néophytes en la matière et c’est difficile pour nous d’apprécier ces conclusions parce qu’elles sont d’ordre technique. Ça été répercuté au sein de la famille mais, on ne peut que prendre en compte et croire en cette justice, en ces laboratoires parce que nous n’avons pas les moyens de toutes les façons de contredire ces conclusions.

Où en êtes-vous avec le dossier d’enquête sur la mort de Thomas Sankara ?

Aujourd’hui, le dossier suit son cours normalement et il y a des avancées parce que beaucoup de personnes ont été auditionnées à l’intérieur et je pense même qu’à l’extérieur, on commence à auditionner des personnes dans ce sens. Pour nous, il y a une avancée, le juge continue normalement son travail et le plus important est d’arriver à une justice vraie. Il ne faut pas qu’on aille aussi à la précipitation et bâcler le dossier. Nous sommes donc patients.

L’avocat de la famille Maître Benewendé Sankara étant en même temps vice-président de l’Assemblée Nationale, cela ne va t-il pas jouer dans le traitement du dossier ?

Maître Sankara fait partie d’un collectif d’avocats constitués. Ils sont intimement liés. Donc, pour une raison ou pour une autre, cette composante forme un tout dynamique. Même s’il y a absence de l’un ou de l’autre, ou manque de disponibilité de l’un ou l’autre, cela ne peut pas entacher l’avancée du travail ou l’esprit de groupe. Nous savons que nous avons la possibilité de nous référer à l’un ou à l’autre. C’est vrai qu’il y a un groupe qui est à l’extérieur, mais au Burkina il n’est pas seul dans le dossier.

L’émancipation de la Femme était l’une des priorités du Président Thomas Sankara, quelles étaient ses actions en la matière ?

Oui, l’émancipation de la femme était au cœur de son discours et au cœur même de sa politique. Il en avait fait un sacerdoce. Parti sur une base statistique et sociologique, pour lui, la femme représente un facteur de développement et il fallait se pencher sérieusement sur son cas, afin qu’elle puisse participer pleinement au développement de notre société. Dans son approche philosophique et politique, il a cru en l’importance et au rôle social et capital de la femme. L’exemple de la reconversion des travailleuses du sexe en restauratrices en est une illustration ou le marché au masculin en vue de faire prendre conscience des cornées, des travaux domestiques des femmes. Un autre exemple est l’escorte des femmes motorisées au niveau de la présidence. Il y a même l’exemple des femmes chauffeurs qui ont été recrutées dans les ministères. Tout cela montre que la politique sous le CNR se préoccupait de la question de la femme.

Ses idées d’émancipation se ressentaient-elles aussi en famille?

Comme il le disait lui-même, en tant qu’homme, en tant que Burkinabé, il était lui aussi concerné par la question de la femme. Les problèmes de femmes, de foyer, et des difficultés que vivaient certaines femmes dans leur foyer avec leurs hommes, il se sentait aussi concerné. Les changements qu’il demandait aux hommes ou à la société masculine, il se posait lui aussi ces mêmes questions et se disait que ce changement le concernait également en tant qu’homme. En ce sens, il ne peut pas prôner l’émancipation de la femme, faire tout ce discours sans donner l’exemple. Cela commençait dans son foyer avec sa femme où il essayait d’appliquer ce qu’il disait, même si ce n’était pas souvent facile parce que nos hommes ne sont pas habitués à une certaine façon de se comporter. C’était le début et il fallait l’accepter. Il s’y mettait et on le voyait aussi parce qu’il est issu d’une famille où il a des sœurs. Une famille dans laquelle il était proche de sa mère, où il a vu ce que la femme burkinabé endurait et ayant une sœur aînée handicapée. Une sœur qui ne pouvait pas aider sa mère et lui comme garçon dans une société où il y avait des interdits pour les garçons. Donc, quand il parlait de l’émancipation de la femme, du rôle de la femme, des conditions de la femme, il savait de quoi il parlait.
En tant que sa sœur, il nous traitait de la même façon, filles ou garçons. Je peux même dire qu’il avait un penchant pour ses sœurs à qui il aimait bien donner des conseils pour aller de l’avant, se battre. Il avait comme admiration pour des sœurs qui avaient aussi du caractère.

Votre avis sur le mémorial ?

C’est un projet que la famille accompagne depuis le début même si elle n’est pas dedans. On a été consulté depuis le début même s’il y a des incompréhensions quelques fois. Mais, on discute pour trouver un consensus. Ce sont des détails sur lesquels on travaille à s’accorder. Après la chute du régime de Blaise Compaoré, c’est le premier projet de cette envergure au nom de Thomas. C’est un beau projet, c’est un projet gigantesque. On ne peut que saluer l’initiative.

Quelle image gardez-vous personnellement de votre frère ?

Soupirs. C’était le frère simple, ouvert, rigoureux. Il était très exigeant envers nous, envers la famille, et comme il le disait toujours, la carte d’identité est individuelle. ‘’Ce n’est pas parce que vous êtes des frères et sœurs de Sankara que vous allez vous comporter comme si vous étiez des Présidents’’, nous disait-il. Il ne voulait donc pas entendre parler de faveurs, c’était une rigueur que nous ne comprenions pas à l’époque et c’était un reproche qu’on lui faisait. On trouvait que c’était des exigences qu’on n’a pas demandé à avoir. Mais, sa simplicité faisait aussi qu’on pouvait lui dire ce qu’on pensait parce que pour nous c’était Thomas, comme un autre frère mais pas le président. C’était aussi le frère sensible que beaucoup de gens n’ont pas connu ou ne voyaient pas. Mais, en famille on savait à quel point il était sensible. Sa quête de justice ne pouvait pas le rendre autrement.
Présentement, vu les attentes que les gens ont vis-à-vis des membres de la famille, cela fait que tu te demandes quelques fois, pourquoi m’a-t-il légué cet héritage ? Parfois des moments de difficultés, de souffrances internes dues à cet héritage, et des moments de frustrations où tu te demandes pourquoi dois-tu vivre ça. Pourquoi n’a-t-il pas songé à nous sa famille ? Pourquoi s’est-il engagé dans cette révolution et pourquoi s’est-il laissé emporter sans penser à nous ? Il y a des moments où tu as tendance à lui reprocher ce fait. Mais en même temps, il y a beaucoup de satisfaction parce que la reconnaissance, le soutien des gens surtout à l’extérieur, qui vous approchent, qui vous apprécient pour ce qu’il a été et quelques fois on se surprend à se demander pourquoi on me témoigne tout ça alors que c’est lui. Est-ce qu’on parle du même Thomas qui était un quelconque frère pour nous ?

Quelles sont vos aspirations les plus profondes ?

La famille est dans l’attente de pouvoir se décharger de ce fardeau définitivement et pouvoir participer à l’existant. Que l’on puisse être comme tout le monde et pouvoir contribuer comme il faut à ce qui se passe. Trente ans c’est lourd, trente ans c’est beaucoup, c’est comme un film avec des épisodes, des rebondissements à chaque fois. Et quand c’est ainsi, vous ne pouvez pas être vous-même. Attendre jusqu’à quand ? Alors que le temps passe, les enfants grandissent, alors que nous même nous vieillissons, alors que les parents sont morts sans pouvoir se libérer totalement du poids que nous portons. Tant que l’histoire ne sera pas écrite réellement il est difficile pour nous de souffler comme tout le monde et se dire, maintenant on repart sur un autre pied. Ce que nous vivons, que ce soit des nuits blanches, des cauchemars, que ce soit en intimité avec le reste de la famille, que ce soit les questions qu’on se pose parce que la famille est dispersée aujourd’hui, on a envie de faire le deuil, de faire les funérailles, les rites coutumiers avec la famille du village et se dire on tourne la page. Tôt ou tard ça se fera de toutes les façons. On a foi en la justice, on a foi au peuple qui a soif de connaître la vérité pour écrire l’histoire du Burkina réellement. Ce n’est pas seulement la famille Sankara, c’est l’ensemble des Burkinabé, l’Afrique en général qui a besoin de savoir la vraie histoire de ces années.

                Entretien réalisé par     Assétou Maïga